« L’appel a l’expertise nationale est salutaire »

Ancien commissaire général au Pèlerinage, cadre de la défunte compagnie Air Afrique et expert en transport aérien, Mansour Diop analyse, dans cet entretien, la place du top management dans le fonctionnement d’une compagnie aérienne

Prétexte : la nomination d’Ibrahima Kane comme nouveau directeur général d’Air Sénégal en remplacement de Philippe Bohn. Pour lui, c’est un sacre de l’expertise nationale.

La compagnie aérienne Air Sénégal a un nouveau directeur général en la personne d’Ibrahima Kane qui remplace Philippe Bohn. Comment appréciez-vous ce changement dans le top management ?

Je ne connais pas personnellement Philippe Bohn ni Ibrahima Kane. Mais déjà, dans les principes, je salue l’appel à l’expertise nationale qui existe dans notre pays. Sans jugement particulier, je me réjouis de cette décision. Maintenant un changement à la tête d’une compagnie comme Air Sénégal, c’est une opération sensible. En toute chose, le management est essentiel. Notre souhait est que le nouveau directeur général puisse mener à bien les missions assignées à Air Sénégal au niveau de l’exploitation et de la commercialisation. Nous souhaitons surtout qu’il soit en mesure d’assurer la pérennité de cette nouvelle compagnie. Il y a eu une succession d’expériences malheureuses. Nous lui disons bon vent, espérant qu’il saura guider l’équipe qu’il a en charge et le fonctionnement de cet outil national.

Vous êtes un ancien d’Air Afrique. Quelle est l’importance d’avoir un bon manager à la tête d’une compagnie aérienne comme Air Sénégal ?

Il faut savoir qu’une compagnie aérienne a cette particularité d’évoluer dans un monde hautement concurrentiel. Autrement dit, la période où il y avait un monopole exercé sur certaines clientèle et lignes est révolue. Aujourd’hui, il faut se battre. C’est pourquoi, dans les compagnies aériennes actuelles et l’organisation interne, le marketing et le commercial occupent une place de choix dans le fonctionnement. Avant, c’était l’exploitation, parce qu’il fallait avoir des avions robustes et des lignes bien destinées. Les grosses sociétés payaient et ne se posaient pas trop de questions en matière de tarification. Mais, avec la concurrence, les gens vont s’intéresser au meilleur produit, au meilleur rapport qualité/prix. Du coup, ceux qui ont en charge la tarification et le marketing ont beaucoup d’importance dans les compagnies. On les met en avant ; et c’est le seul moyen de faire face à la concurrence. Donc, de faire des recettes conséquentes afin de couvrir les dépenses de l’entreprise. Une compagnie peut disposer d’avions neufs, de pilotes compétents et de bonnes lignes, mais il reste à mettre des ressources humaines qu’il faut, pour que ce produit soit bien vendu à la clientèle. A ce titre, le chef d’orchestre, le grand manager qui est le directeur général de la compagnie, a un rôle majeur à jouer. Car c’est à lui d’impulser cette dynamique à ses équipes. Ce n’est pas parce que vous ayez de beaux avions que les choses marchent ; c’est juste un avantage. Comment utiliser ces avions sur certaines lignes, avec quels services ? Il faut s’assurer que les gens ne rateront pas leurs correspondances. Ce sont des éléments extrêmement importants qui doivent être pris en compte. Cela renvoie toujours au capitaine de la société qui est le directeur général. C’est pourquoi, à chaque fois qu’une nomination intervient à la tête d’une compagnie, cette personne doit être hautement consciente des responsabilités et de la tâche qui l’attendent.

Voir un directeur général quitter la direction après moins de deux ans d’exercice ne risque-t-il pas de porter un sacré coup à l’image de l’entreprise ?

L’Etat du Sénégal, à travers le Président de la République, s’est fortement impliqué dans la mise en place d’une compagnie forte et surtout pérenne dans le cadre du Pse. Dans son organisation et son plan d’exécution, il est, peut-être, prévu des changements dans le top management. Toutes les solutions sont acceptables, pourvu que cela ait été planifié. Je pense que ce changement de tête intervient conformément au plan d’exécution initialement prévu. Si c’est le cas, c’est excellent.

La nomination est intervenue dans un contexte moins favorable avec des complaintes de certains passagers qui déploraient, la semaine passée, des retards de vol des appareils d’Air Sénégal…

Quand une nouvelle compagnie s’implante et qu’au bout de quelques mois d’exploitation des incidents surviennent et concernent un avion tout neuf, cela peut être mal perçu par l’opinion. Cela peut avoir des impacts sur l’image de l’entreprise. Mais, c’est une situation qui n’est pas grave. Les gens peuvent se demander pourquoi un avion neuf accuse du retard. Cela arrive souvent. Mais, l’impact est aussitôt ressenti parce qu’Air Sénégal n’a qu’un seul avion qui fait le long courrier. Il y a eu, par la suite, un recours à la location d’autres avions. Cette situation rentre dans l’ordre normal de l’exploitation. Si on a beaucoup d’avions, on peut ne pas ressentir l’impact.

Est-ce qu’on peut dire qu’avec cette nomination, l’expertise nationale a été promue ?

Dans le secteur de l’aviation, tout le monde se connaît bien. Le Sénégal a cette chance, au lendemain de la disparition d’Air Afrique, d’être l’Etat le mieux doté en termes de ressources humaines. Que ce soit pour la conduite des aéronefs ou la maintenance au sol avec le Centre industriel de Dakar. On a, en conséquence, plein de Sénégalais qui sont aux commandes d’avions prestigieux à travers le monde dans d’autres compagnies. D’autres Sénégalais sont dans des centres de maintenance très pointus à travers le monde. Pour ce qui est de la gestion des compagnies aériennes (exploitation, commercialisation), notre pays en est largement doté. Que le Sénégal fasse appel à l’expertise nationale, nous ne pouvons qu’applaudir.

Comme vous l’avez évoqué plus haut, il y a eu une succession d’expériences malheureuses avec des compagnies qui ont disparu. Pourquoi ça ne décolle toujours pas ?

Il est important de souligner une chose : une compagnie aérienne très performante a des marges d’environ 4 % en moyenne de bénéfice rapporté au chiffre d’affaires. Ce sont donc des marges très faibles. C’est aussi un domaine où la gestion au quotidien est très importante à cause de la concurrence et de la délicatesse de la sensibilité des avions. Pour changer un moteur d’un appareil, c’est des centaines de millions de FCfa qu’il faut débourser. Le management d’une compagnie aérienne est très sensible ; il ne doit pas avoir des défauts d’interférence, notamment avec les pouvoirs politiques. Quand la politique se mêle de la gestion d’une compagnie aérienne, il y a un problème. L’interférence positive, c’est lorsque l’Etat décide de mettre en place une compagnie en contribuant à la création du capital. Une fois que la société commence à tourner, il faut laisser le directeur général de la compagnie gérer avec ses équipes. Il ne doit pas y avoir de raisons sentimentales ni une mainmise des politiques sur la gestion.

Source: Le Soleil

T W / Société

 

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