Elle se bat pour donner une existence légale aux enfants non-déclarés du Sénégal

On les appelle les “enfants fantômes”. Jamais déclarés à la naissance, ils ne peuvent ni voter, ni passer leurs examen. Ils vivent sans existence légale. Au Sénégal, on estime leur nombre à 4 millions. Nafi Gueye a créé l’association “J’existe” pour leur venir en aide. 

Nafi Gueye est une jeune sénégalaise. Très engagée, elle vient de créer l’association “J’existe” pour venir en aide aux “enfants fantômes” du Sénégal. Le terme, couramment employé par les Sénégalais, désigne les personnes sans état civil. Non déclarés à la naissance, ils n’ont aucune existence légale. Impossible de passer un examen, d’obtenir une carte d’électeur, ou même d’accéder à certains emplois. Aux yeux de l’Etat, ces personnes n’existent tout simplement pas. 

Ce soir, elle a rendez-vous avec une famille à Thiaroye-sur-mer, dans la banlieue de Dakar. “Je me déplace parfois, quand par téléphone c’est trop compliqué”, explique la jeune femme. Le couple la reçoit dans leur pièce de vie, assis sur le lit, la télévision en fond sonore. Ils ont moins de trente ans et viennent d’être parents pour la seconde fois. La petite tète le sein, paisiblement. A trois mois, elle n’a toujours pas été déclarée. Au Sénégal, un enfant de moins de cinq ans sur quatre n’a pas d’acte de naissance, soit un demi-million. “Au total, on estime à 4 millions le nombre de personnes sans état civil”, avance Nafi Gueye. 

Pas assez d’informations sur les procédures à suivre

Le phénomène touche particulièrement les zones les plus reculées du pays et les quartiers défavorisés de la capitale. En cause d’abord: le manque d’information. “L’ignorance des parents est la première cause, il n’y a pas assez d’informations sur la procédure à suivre, se désole la jeune activiste. Ça aboutit à de la négligence parce qu’au fur et à mesure, les gens tardent à déclarer leur enfant.”

Souvent, les parents ne prennent pas conscience de l’importance de l’état civil. “Je reconnais que l’erreur vient de moi, admet le père qui a appelé “J’existe” au secours. Je suis menuisier, mais j’aimerais que mes enfants aient le choix de faire des études.” 

Car sans extrait de naissance, des portes se ferment. Lui-même a perdu des clients, qui exigeaient une pièce d’identité pour lui faire un contrat. Nafi Gueye fait le même constat tous les jours dans le cadre de son engagement. ”Il y a vraiment des enfants qui sont brillants et arrivés en classe de troisième, ils ne peuvent pas passer leur examen”, déplore-t-elle. 

Faire de la sensibilisation 

Le problème persiste depuis des années au Sénégal. « Ça fait 40 ans que ça dure, enrage Nafi Gueye. Mais l’état civil, ce n’est pas une priorité de l’Etat. On préfère construire de grandes infrastructures. » Alors la jeune femme a décidé de passer à l’action. Le maître-mot : sensibilisation. A Dakar, elle a contacté de jeunes étudiants, issus de la même localité qu’elle. Elle les retrouve sur le campus de l’université Cheikh Anta Diop. Ils sont une dizaine entassés dans une petite chambre, à l’écouter attentivement. C’est bientôt les vacances de Pâques, et Nafi Gueye veut les former à informer dans leurs villages. “Le message passera mieux si ça vient de vous.” 

Le responsable de l’association des jeunes de Tambacounda, Camara, lui fait part d’une audience foraine qui a eu lieu quelques semaines plus tôt. On appelle « foraines » les audiences qui ont lieu hors du siège de la juridiction. Cette fois, un juge est resté toute une matinée à la mairie de Tambacounda pour tenter de régulariser certaines situation. Lorsqu’un enfant n’a pas été enregistré après sa première année de naissance, les parents peuvent demander un jugement d’autorisation d’inscription de naissance“Les juges passent alors dans les villages parce que les gens n’ont pas de quoi se déplacer, explique Nafi. Le problème c’est que les autorités ont coupé les fonds et qu’ils ne peuvent plus payer le carburant.” 

La difficulté des audiences foraines 

“On a demandé 4 000 francs CFA aux gens venus des villages des alentours, raconte Camara. Et beaucoup n’ont pas pu voir le juge, il y avait déjà trop de monde.” Faire enregistrer un enfant après un an est compliqué, et il faut faire face à la corruption des intermédiaires. Pour les parents peu éduqués, la tâche est rude. Nafi Gueye espère que les étudiants pourront servir de relais et leur expliquer les procédures. “Le mieux ça serait que vous alliez avec eux, après chaque naissance, et dès qu’il y a une audience foraine, plaide-t-elle. Ça vous prend une heure de votre temps mais c’est important.” 

Les jeunes acquiescent. Sans extrait de naissance, ils n’auraient pas pu venir étudier à Dakar. Ils savent l’importance de l’état civil. “J’espère pouvoir former d’autres jeunes d’autres localités, raconte Nafi Gueye. Pour sensibiliser tout le territoire sur ce problème. Le Sénégal est un pays qui se développe très vite, mais l’état civil, c’est la base.”

Source: carnetdusenegal.fr

T W / Société

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